Barvalo : un exemple de renversement figure/fond
Entre 2020 et 2023, le Mucem a permis la réalisation d'un formidable travail de renversement de point de vue à travers l’aventure Barvalo. Cette exposition ethnographique unique, fruit de longs mois de travail collectif, démontre comment les récits majoritaires des sociétés sédentaires ont figé la représentation des identités romani en formes simplifiées, idéalisées, romantisées... Depuis des siècles, les cultures romani sont perçues comme des objets de curiosité, utilisées, détournées, dénaturées, tandis que le regard du Gadjo, majoritaire et ethnocentré, est resté hors champ, aussi naturel et silencieux que l’air ambiant.
Si l'idée de départ reposait sur le désir de témoigner de la richesse et la vitalité de ces cultures nomades qui évoluent dans l'Europe sédentaire depuis 9 siècles, les débats ont en réalité fait émerger une ambivalence : comment rendre compte de l'expérience Romani quand les matériaux ethnographiques et artistiques disponibles sont les fruits d'un point de vue non-romani ?
"Cela fait plusieurs siècles que les groupes romani font l’objet de recherches. Autrement dit, jusqu’à une époque relativement récente, la production du savoir scientifique les concernant est restée presque exclusivement l’apanage d’observateurs extérieurs, sans contribution directe des populations romani. Cette extériorité du regard a profondément modelé les savoirs populaires et académiques, et la manière dont les cultures et identités romani continuent d’être perçues par la majorité non romani. Cela n’est pas sans lien avec l’évolution même du terme par lequel les communautés romani sont souvent désignées par les personnes non romani : celui de « Tsiganes », un exonyme auquel ont été associées des connotations très péjoratives. Les pratiques scientifiques ont participé à façonner et à faire perdurer cet antitsiganisme vieux de plusieurs siècles. On en trouve d’ailleurs des traces dans la littérature scientifique elle-même. L’art, la culture et les institutions culturelles non romani ont aussi contribué à perpétuer au fil des siècles une imagerie discriminante."[1]
Le renversement figure/fond, un point de vue bien gestaltiste !
Avec le « musée du Gadjo », qui rassemble les nombreuses représentations stéréotypées élaborées par les sédentaires à propos du peuple Romani, le visiteur découvre que la figure et le fond peuvent s’inverser. Ce qui semblait aller de soi devient étrange, ce qui paraissait marginal se révèle central. La perception du visiteur bascule : c’est sa propre position de regardeur qui devient objet de regard.
Le « musée du Gadjo » joue avec humour de cette grammaire perceptive. Il grossit, simplifie, caricature — non pour blesser, mais pour rendre perceptible ce que nous ne remarquons plus : nos habitudes de classement, nos automatismes d’interprétation, nos évidences culturelles. Chaque objet exposé, sorti de son contexte, rappelle que le sens n’existe pas en lui-même ; il naît de la configuration dans laquelle on le place, des liens qu’on lui fabrique.
"Nous avons alors commencé à dresser un portrait humoristique du Gadjo, une sorte de figure stéréotypée imitant les manières réductrices et exotisantes selon lesquelles les populations romani sont fréquemment dépeintes par les Gadjé. Cette perspective permettait de mettre en lumière les représentations biaisées qui, pendant des siècles, ont été véhiculées par l’art et les études savantes, et perçues par le public comme des vérités objectives, et de formuler ainsi une autocritique audacieuse des musées ethnographiques dans leur manière habituelle de présenter les cultures romani sous un jour déformant."[1]
Voir est un acte relationnel
Cette mise en abyme muséographique ne parle donc pas seulement des Roms : elle parle de nous, de notre manière de percevoir, de nos filtres, de nos angles morts. Elle nous apprend que voir est un acte relationnel, jamais neutre, et que tout regard implique un pouvoir — celui de décider ce qui sera figure et ce qui restera fond.
Le « musée du Gadjo » invite ainsi chacun à recomposer sa propre Gestalt intérieure : à remettre en mouvement ce qui avait été figé, à réouvrir les formes que nous pensions définies, à réintégrer les voix que l’histoire avait reléguées en périphérie.
Comprendre l’autre repose sur une compréhension de soi, sur un recul réflexif, sur une déconstruction de ses propres représentations et de ses croyances : c’est apprendre à sortir du cadre limitant que nous nous sommes fixés, suspendre le jugement pour observer et écouter "vraiment" et prendre conscience que nous sommes parties intégrante de l'expérience relationnelle.