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Conférence

L'éco-anxiété, une donnée existentielle contemporaine

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Des réflexions de Isée Bernateau, Bruno Rousseau et Sébastien Févry
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Ecoanxiété

Les réflexions du psychanalyste Harold Searles sur les dynamiques inconscientes à l'oeuvre dans le processus de destruction de la planète en 1972 n’ont pas pris une ride. Pour lui, la terre (terre-mère) servirait de support à l'humain pour externaliser ses conflits psychiques : l'humain ferait à la Terre ce dont il a besoin pour contrer ses angoisses.

Longtemps pensée comme un "simple" support des mécanismes intra-psychiques propres aux individus, la donnée écologique produit aujourd'hui des réflexions plus fines dans le domaine de la santé mentale. C'est l'objet des travaux récents de la psychologue Isée Bernateau, mais aussi des réflexions du coach et gestalt-thérapeute Bruno Rousseau.

"Aucun doute, l'écologie rend fou, c'est de là qu'il faut partir. On ne se guérit pas de l'appartenance au monde..."
Bruno Latour

L'écologie, entre deuil et mélancolie. 

La crise environnementale mondialisée, associant réchauffement climatique, risques environnementaux et érosion de la biodiversité, attaque en profondeur l’ensemble des écosystèmes de la planète. Il y a donc bien sûr inévitablement un processus de deuil à l'oeuvre, puisque certaines choses sont irrémédiablement perdues. 

L'éco-anxiété est la peur chronique d'une catastrophe environnementale imminente et à venir. Elle éveille chez celui qui l'éprouve colère, tristesse, impuissance par anticipation. C'est pour cette raison qu'on parle de stress pré-traumatique : il ne s'agit pas d'un trouble psychiatrique avéré, mais d'une réponse non pathologique à une réalité, une angoisse de signal bien différente de l'angoisse névrotique, et dont la fonction est d'accuser réception du péril environnemental planétaire à venir.

En contrepoint de l'éco-anxiété, la solastalgie regarde en arrière. Ce concept permet d'aborder la douleur, la tristesse ressenties face à la destruction d'un paysage, d'un milieu qui nous est intime. Ce néologisme a une homologie avec la nostalgie bien sûr : pour la médecin Alice Desbiolle, la nostalgie est "le mal du pays qu'on a quitté" quand la solastalgie est "le mal du pays qui nous quitte".

L'éco-anxieux et le solastalgique sont confrontés à une prise de conscience de la réalité de la perte. En psychanalyse, on parle alors de désinvestissement progressif de l'objet (perdu) associé au déplacement vers de nouveaux investissements. Ce processus aboutit à une libération du Moi qui peut alors normalement se tourner vers l'avenir.

L'éco-nostalgie et l'éco-mélancolie engagent, sur la base de l’histoire dont elles sont issues, des positions différentes à l’égard du monde vivant. Alors que l’éconostalgie reste marquée par le primat du lieu et qu’elle s’articule autour de la restauration potentielle d’un paradis perdu, l’écomélancolie acte au contraire la dégradation irréversible de l’environnement dans un processus proche du deuil.

Pourquoi les gens ne font rien face aux périls climatiques ? 

Le refoulement permet de repousser les éléments intérieurs indésirables et ce mouvement est peu compatible avec les exigences de la réalité. Le déni, lui, concerne le fait de se débarrasser ce qui est dans le monde extérieur et qui porte trop atteinte à notre "principe de plaisir"
Ces mécanismes sont opposés, mais ils travaillent toujours un peu ensemble.

Chez l'enfant, le déni est une défense banale : s'il y a trop de déplaisir provoqué par une chose, il s'en débarrasse. Tandis que chez l'adulte, ce recours est moins fréquent et immédiat car théoriquement, plus on grandit, plus on prend en compte le principe de réalité. Cependant, face à la crise écologique et à l'insupportable destruction de ce qui est nécessaire à notre intégrité, le déni est un recours.

Et ce déni à la fois individuel et collectif auquel nous assistons, est-il l'expression d'une haine des générations futures ? Harold Searles, pionnier du domaine, s'interroge : est-il possible que nous détruisions notre planète pour que nos enfants ne puissent pas en profiter après notre mort ? Cela paraît absurde. Mais en faisant référence à la haine du père pour ses fils dans la réalité oedipienne, il ouvre une hypothèse. 

L'écocide serait alors une forme de narcissisme apocalyptique permettant d'exprimer la rage par rapport à notre propre finitude : nous chercherions alors à faire coïncider notre mort avec celle de la planète dans une forme de suicide mélancolique...

"Nous ne pouvons admettre que nous avons perdu le monde de notre enfance. Nous sentons au contraire - de manière omnipotente - que nous l'avons abimé, et nous choisissons de continuer à le gâter en le polluant, pour nous assurer  de n'avoir fondamentalement rien à perdre lors de notre décès."
Isée Bernateau

L'inaction dans le péril écologique : une forme de déréalisation ?

Le défi est trop grand et les possibilités d'action individuelle trop petites : notre situation génère en certain d'entre nous un profond sentiment d'impuissance. Il s'agit alors de sidération, mais aussi de déréalisation, c'est à dire du retrait de l'investissement libidinal pour "réguler" ce "trop d'angoisse". 

Je vois la catastrophe, mais pas tout à fait. C'est le procédé magique utilisé par l'enfant pour ne pas être totalement submergé par la honte, la tristesse... Ce mécanisme de défense individuel et collectif permet de se rassurer : Enfin ! Il n'y a tout de même pas péril en la demeure !

Adolescence et éco-anxiété

Les adolescents sont particulièrement impactés par la crise écologique. Ils sont à un moment de l'existence où le processus de séparation doit se jouer. C'est une nécessité vitale, une injonction exogamique culturelle autant que symbolique : ils doivent quitter la famille.

Or aller vers cette autonomie est d'autant plus difficile si le plancher (le rapport à la mère-environnement) est instable, menacé, en voie de destruction ! Normalement, l'évidence, c'est que les saisons vont continuer de se dérouler jusqu'à ce que le soleil rencontre la terre, dans un avenir si lointain qu'il semble infini. Mais si on perd cette certitude immédiate qui assure une sécurité maternelle (au sens winnicotien du terme), on perd aussi la stabilité au sens de la permanence. 

"Aujourd'hui, on doit intégrer le fait qu'il y a quelque chose de l'ordre de l'âge géologique qui peut faire défaut".
Isée Bernateau

De la volonté de maîtrise de la nature à la destructivité des éco-systèmes

La tentative de maîtriser la nature (et donc de maîtriser notre angoisse) nous fait courir à notre perte. C'est une immense question, passionnante et complexe. Nous devons essayer de nous pencher sur nos représentations fantasmatiques de la terre de manière phylogénétique (héritées de générations en générations) qui conduisent à la destructivité actuelle.

L'anthropologue Philippe Descola souligne que dans les 4 ontologies de relations entre humains et non-humains (totémisme, animisme, analogisme et naturalisme) ce ne sont pas les mêmes représentations fantasmatiques de la terre qui sont à l'oeuvre. Celle des occidentaux (naturalisme) est empreinte d'une destructivité que les autres n'ont pas.

Puisque c'est la lutte mortifère entre nature et culture qui nous a mené à notre perte, nous subissons une détresse : ce n'est plus celle de l'homme face à la nature plus grande et plus forte que l'humanité, mais celle de la fragilité des éco-systèmes face à l'homme. 

Cette immense responsabilité augmente considérablement l'angoisse.

Connaître et assumer ses éco-émotions

Pour Bruno Rousseau, gestaltiste engagé dans le développement d'une pratique d'accompagnement en cabinet et en entreprise, la Gestalt est propice à la prise en compte de la donnée écologique. En se basant sur sa propre éco-anxiété qu'il reconnaît et qu'il nomme, il a élaboré au fil des années une pratique de soutien des éco-émotions (éco-peur, éco-tristesse, éco-joie, éco-colère) pour guider les personne qu'il accompagne vers une forme d'éco-lucidité en mouvement.

L'étymologie du mot "émotions" (ex-movere, se mouvoir vers l'extérieur) exprime l'idée que les émotions liées à l'écologie sont un terreau pour être au monde et faire communauté. Les prendre en compte, les rendre conscientes, permet de s'investir dans une reprise de cycle de contact profitable.

Bruno Rousseau rejoint en cela Isée Bernateau, qui pense que la solastalgie, avec ses traits de mélancolie écologique, pourrait être une forme d'antidote à la douleur, revitalisante et donnant à entendre la souffrance : en cela, la solastalgie permet de faire le lien entre les angoissés et "les autres", les insouciants, les climato-sceptiques pour "retisser une communauté de destin".