L'irréversible et la nostalgie
L'instant présent ne reviendra pas. La vie entière est une série d'occasions à saisir : des kairos qui ont besoin de notre engagement plein et conscient. Est-ce à dire que tous les instants que nous vivons sont fantastiques ? Non, bien sûr. Mais ils pourraient l'être. Il n'en tient qu'à nous de saisir l'irréversibilité du moment.
Le temps ne va que de l'avant.
Le temps, c'est l'autre nom du mouvement incessant de l'existence qui va vers la vie, mais aussi vers la mort. Toutes les fois sont premières et dernières, comme nos battements de coeur, jusqu'au battement final.
Alors, de quoi est faite la nostalgie, se demande Vladimir Jankélévitch ?
La nostalgie, c'est la conscience de l'irréversibilité du temps, et c'est pour cette raison que toute conscience du temps comprend un peu de cette douleur au fond d'elle.
Ulysse, tant qu’il n’était pas chez lui, ne rêvait qu’à une chose : Pénélope et sa terre natale, ce merveilleux là-bas. Après son odyssée il rentre à Ithaque, et alors il ne pense plus qu’à une chose : cet autre merveilleux là-bas, toutes ces occasions possiblement perdues (la nymphe Calypso, la princesse Nausicaa, la magicienne Circé...).
Il fait cette expérience qui s’appelle la déception.
Cette nostalgie relève d’un pathos. C’est un irascible désir de vouloir regretter quelque chose où se joue le désir d’être déçu. C’est un fantasme.
Il ne s’agit pas de revenir au pays (mes origines, mon enfance...) : puisque ce pays n’existe plus, il ne peut que m’offrir la déception. Je suis alors sans cesse dans un rapport fantasmatique au passé.
Jacques Lacan l’exprime très bien lorsqu’il fait la différence entre la symbolisation (l’imaginaire) et le réel. Le nostalgique est celui qui ne saurait pas symboliser, qui serait perdu dans le fantasme. Le réel lui est insupportable, et le fantasme produit nécessairement de la douleur à travers un état dépressif ou une dépression installée.
Nous sommes constitués par la séparation.
Cette nostalgie de l’insuffisance nous dit : « nous sommes toutes et tous des séparés ». Nous sommes constitués par la séparation. Or la séparation est la base de la liberté. C’est un grand chemin que de faire son Odyssée.
Tenter de sublimer la séparation, c'est aussi résister à notre penchant pour le ressentiment, la nostalgie, la déception... qui sont les antithèses de la liberté.