Type d'entrée
Conférence

Besoin de savoir, besoin de croire

Source
Une rencontre avec Sophie de Mijolla-Mellor, philosophe et psychanalyste
Image
London, The Board of Trustees of the Science Museum,. "Roman Marble Plaque Showing a Birth Scene." World History Encyclopedia. World History Encyclopedia, 02 Apr 2024,

D’où naît le besoin de savoir ? Comment se différencie-t-il du besoin de croire ? Quelles sont les sources pulsionnelles de ce mouvement qui nous pousse tantôt vers la connaissance, tantôt vers la croyance ? De la curiosité infantile aux fake-news, cette rencontre propose d’interroger la façon dont le rapport au réel et à ses énigmes se construit depuis l'enfance, en abordant la pratique clinique mais aussi les constructions sociales et politiques qui organisent notre vie collective.

Agrégée de philosophie et psychanalyste, Sophie de Mijolla-Mellor est directrice de la revue Topique et professeure émérite de psychologie clinique à l'Université Paris Cité. Elle est fondatrice et présidente de l'Association Internationale Interactions de la Psychanalyse (A2IP).

Une rencontre proposée par Cécile Guéret pour Cairn.info

Selon Sophie de Mijolla-Mellor, besoin de croire et besoin de savoir ont la même origine : ils proviennent du narcissisme primaire où il n'y a pas de question et où une confiance absolue règne entre la mère et l'enfant : les choses sont évidentes. Mais il est impossible de rester dans l'évidence (puisqu'elle est vide) : il faut un jour ou l'autre sortir du paradis des certitudes, c'est inévitable.

Dans une première phase, c'est alors l'effondrement du sol des certitudes, en raison d'une découverte que l'enfant fait sur lui-même et qui tient à sa propre ambivalence. Par exemple : Une petite fille est grondée par sa mère. C'est un drame, elle pleure seule dans sa chambre et pourtant... elle appelle sa mère. Là se produit probablement une prise de conscience : pourquoi appeler ma mère alors que c'est elle qui me fait pleurer ? Autre exemple retenu par Sophie de Mijolla-Mellor dans Enfance, de Nathalie Sarraute, qui raconte qu'elle tient la main de sa mère alors qu'elles sont toutes deux devant une vitrine. Elle s'arrête, voit un mannequin qu'elle trouve "plus belle que Maman". Elle est saisie de panique : puis-je le dire à Maman ? Comment puis-je penser cela d'elle ? Je suis un monstre...

Freud et la pulsion de savoir (ou de recherche)

Selon Sophie de Mijolla-Mellor, ce qui éveille la pulsion de savoir est la mort de personnes proches, dont l'enfant sait qu'il peut à la fois les haïr et les aimer à la fois. Cette expérience offre un accès à l'ambivalence vis-à-vis de l'autre et de soi : ce que je pense n'est pas clair pour moi... or le besoin d'éclaircir cela est primordial, car le fondement de la certitude repose sur la relation d'amour et de protection.

L'enfant, par ses questions, investit alors le besoin de savoir. Freud énonce que tout vient avec la fameuse question "comment naissent les enfants ?" Dans la théorie sexuelle infantile typique, l'acte sexuel est une violence que le père impose à la mère. L'ignorance de l'existence du vagin est un vrai problème pour l'enfant qui élabore une théorie cloacale (c'est à dire que l'enfant pense alors que le bébé est expulsé par l'anus).

Pour Sophie de Mijolla-Mellor, la perte de l'évidence pour l'enfant est à l'origine des mythes magico-sexuels qui permettent de traiter la question de la mort peut-être plus encore que celle de la naissance ! C'est la question de l'avant-vie et de l'après-vie (avant moi, après moi...) qui mènent l'enfant à élaborer des théories spontanées qu'il ne dira pas.
Ainsi, une petite fille de 3 ans, essayant de comprendre qui étaient les parents de ses parents et qui, face la mention de la mort d'un grand-parent demande : "qu'est-ce qui l'a tué ?" C'est comme s'il y avait là une impossibilité de la fin naturelle.

Et Sophie de Mijolla-Mellor fait le lien avec les romans d'Agatha Christie, qui recèlent une présence permanente du meurtre et de la question "Qui a tué ?" : c'est très enfantin dans la structure, avec une sorte de théorie sous-jacente qui rappelle la théorie du fantasme originaire chez Freud, reposant sur "l'inquiétante étrangeté" : une sensation d'angoisse face à quelque chose qui nous est familier.

Apaiser le doute

La thèse de Sophie de Mijolla-Mellor sur le besoin de savoir montre comment certains enfants vont investir cette recherche à travers des mythes magico-sexuels liés à des mots.

Pour illustrer ce que sont les mythes magico-sexuels de l'enfance, Sophie de Mijolla-Mellor s'appuie sur le travail de Marie Bonaparte qui, en documentant son analyse, raconte comment elle écrivait ses fantasmes quand elle était petite : elle avait créé notamment un mot (Marie Bonaparte parlait 3 langues) : le "sarquintuyé". A postériori, au cours de son analyse avec Freud, elle a pu le déchiffrer : "sarq" pourrait venir du mot "cercueil" en allemand ; "quin" évoquerait le requin qui dévore les corps jetés à la mer ; "tuyé" viendrait de ce que la petite avait retenu en entendant les bonnes dire que sa mère (décédée alors que la petite n'avait que quelques mois) avait été tuée pour des questions d'héritage...Ce mot explicatif créé par la petite Marie lui permet de donner une cause à l'absence de la mère : si elle n'a pas été tuée par elle-même, alors c'est forcément par quelqu'un d'autre.

Par ce procédé, l'enfant prend possession de quelque chose qui lui fait peur : elle prend le pouvoir de donner une explication à ce qui l'effraie. Avec la transformation de l'inquiétude en pouvoir, l'enfant redevient active.

"Chercher à savoir pour donner un sens à l'insensé"

Dans l'enfance, deux questions fondamentales sont profondément liées : celle de "comment naissent les enfants" pose aussi l'interrogation fondamentale de la mort.

Avec l'acte sexuel (vu ou perçu) de ses parents, l'enfant voit ses parents engagés dans quelque chose dont il est exclu. Cette blessure narcissique est angoissante car, alors, l'image de "qui il est" ne lui est plus renvoyée : or jusque là, l'enfant dépend du parent pour avoir cette image ! Vient pourtant un moment où cela cesse, en faveur de l'auto-reconnaissance. Le roman familial (l'histoire que se raconte l'enfant et dans laquelle il se situe) ne change pas les parents : les parents inventés dans le roman familial sont ceux d'avant qu'ils ne déçoivent l'enfant.

Par l'élaboration du mythe magico-sexuel, l'enfant procède à une création spontanée qui n'est pas une théorie, mais qui donne du sens à ce qui est incompréhensible. Freud en fait quelque chose de fixe, de typique, et au fond, il y voit un échec et une blessure. Sophie de Mijolla-Mellor pense au contraire que c'est le moment où l'enfant prend conscience de l'illimité de sa situation. Le besoin de savoir ne s'arrête jamais : l'enfant conserve alors pour toujours cette envie de continuer à apprendre...

Mythes magico-sexuels : sublimation ou refoulement ?

Si la figure du refoulement est le barrage, celle de la sublimation serait plutôt une conduite forcée : une sorte de tuyau qui va récupérer l'eau et permettre de faire tourner une turbine. La sublimation est une dérivée pour ne rien laisser mourir, ne rien laisser bloqué.

"En utilisant le mythe magico-sexuel, l'enfant ne se laisse pas interdire quelque chose".

Notons bien entendu que tous les enfants n'ont pas le même recours à cette transgression. Prenons l'exemple de la figure du père Noël : les enfants y croient tous différemment. À certains, on ne peut pas dire qu'il n'existe pas. Pour d'autres, chercher où les parents cachent les cadeaux est primordial. Tout repose sur la manière dont les parents accueillent, s'intéressent et soutiennent les questions des enfants.
Pour certains enfants, il y a un "trop tôt du doute" qui fait que le besoin de savoir ne les quittera plus. Cela peut prendre des formes traumatiques, avec l'investissement du plaisir du questionnement qui rend particulièrement forte la sensation qu'il vont trouver des réponses à leurs questions, quand d'autres vont considérer qu'ils dépendent de quelqu'un pour avoir les réponses. C'est alors qu'on retrouve le besoin de croire.

La pulsion d'emprise chez les enfants qui éprouvent le "besoin de savoir" exprime la volonté de maîtrise. L'emprise est tournée vers l'extérieur tandis que maîtrise s'opère par rapport à soi-même. En faisant l'expérience de l'inhibition de la pensée, l'enfant éprouve quelque chose de l'effondrement - le sol des certitudes se fissure : dans les formes pathologiques (spectre autistique, mutisme), on assiste à un blocage de la curiosité. Mais par la dérivation du questionnement, d'autres enfants se plongent dans l'activité manuelle, la compréhension du "comment ça marche"... Devenus adultes, ceux-là sont des chercheurs (grands intellectuels) ou de grands bricoleurs, et ça ne s'arrête jamais.

Croire et savoir ont la même source, mais génèrent des réponses différentes

Le besoin de savoir, de croire, sont-ils jamais résolus ? Le besoin de savoir trouve sa résolution de manière ponctuelle, mais reste un problème non clos. Le besoin de croire, lui, semble trouver sa résolution en fermant le questionnement - temporairement, car l'importance du doute dans la foi laisse encore de la place à la relance du questionnement (la "crise de foi"). Ça ne s'oppose donc pas totalement.

Le doute dans le besoin de croire renvoie à ce que Freud appelle le nebenmensch (figure composée du père et de la mère) qui est la protection absolue. Le doute engendre la nécessité de retrouver cette protection ailleurs et autrement pour clore momentanément la question. Chez les croyants, le risque de "manque de foi" qui n'est pas considéré comme dynamique, mais plutôt comme privant le sujet de l'élation qui permet de vivre une foi plus sereine ou plus exaltée et d'éprouver la hiérophanie (c'est à dire voir la main de dieu partout).

Le besoin de croire s'exprime aussi en dehors des religions. 
Par exemple dans le conformisme, qui consiste à ne plus chercher, à être conforme : le référent est alors celui auquel le sujet se conforme. Mais aussi dans le fanatisme : avec l'aliénation à un chef, le sujet se démet de lui-même et de sa liberté de pensée au profit d'un autre, et gagne en contrepartie le sens du chef (désir d'être aliéné). Le chef devient l'idéal du moi. Alors, tout est résolu... jusqu'au réveil. On peut se demander s'il y a extinction du plaisir. E. Fromm suggère qu'avec le conformisme, le sujet offre sa liberté de pensée, pour recevoir en retour une certitude. C'est un processus assez banal, une solution de facilité.
Pour appuyer ses propos, Sophie de Mijolla-Mellor évoque aussi le roman d'Alberto Moravia, Le conformiste (qui a donné également un film) : une personne qui se reproche des choses veut adhérer à quelque chose d'autre car rien de bon ne pourrait venir de lui. En adhérant à un modèle reconnu par ailleurs, "ça ira bien". L'autre est entièrement bon et alors il n'y a plus lieu de se poser la question de l'ambivalence.

Dans le besoin savoir, le doute est en revanche le mécanisme-clé de relance du questionnement, qui permet de contacter le plaisir : le plaisir à être dans le doute et celui procuré par la recherche...

Quels liens y a-t-il entre besoin de croire/de savoir et les fakenews ?

Dans le complotisme, il y a l'idée qu'on cache quelque chose au sujet. Le doute ne va donc pas persister puisque l'explication va venir résoudre le dilemme.
C'est une réponse à la question philosophique fondamentale du désir de vérité. Or les fakenews correspondent à ce que le sujet désire croire (la place est déjà prête) : c'est un parti pris qui s'élabore dans un double mouvement : le sujet craint d'être abusé (paranoïde) et la nouvelle (souvent fausse) le rassure car il détiendrait la vérité... Un mensonge appuie un autre mensonge : le processus est diabolique, puisque les explications s'avèrent encore plus inquiétantes que la réalité !

Mais le principe rassurant des fakenews, c'est de savoir ou de croire qu'on sait : on n'est plus naïf et les sujets abordés se renforcent les uns avec les autres. Dans un double mouvement, on est donc abusé par quelque chose qui est sensé ne plus nous abuser...
Les fakenews prennent racine sur un terrain paranoïde, et se développent avec la conjugaison d'un rapport contraint au temps (informations rapides) et de l'absence de terrain intellectuel (pas de recherche par soi-même).