Le genre, une expérience de la fluidité
En novembre 2024, l'association ProG a eu le plaisir de recevoir Stéphan Lert pour un échange autour du thème "Genre et Gestalt : une expérience de la fluidité".
Hommes, femmes, trans, jeunes et moins jeunes, parents, enfants… Les stéréotypes de genre s’invitent chez chacun et partout. Comment la Gestalt permet-elle d’accueillir les questions de genre dans le cabinet ?
Stéphan Lert, gestalt-thérapeute, superviseur & formateur, travaille depuis de nombreuses années sur ces questions en s’appuyant sur l’histoire des gender studies et sur l’héritage de la dimension sociale de la Gestalt. Il développe l’une des premières approches du genre en cabinet.
Dans un contexte historique de patriarcat, dépathologiser le genre, débusquer les introjects autour de la binarité en chacun d’entre nous, comprendre l’utilité de se genrer ou pas… nous conduisent à des questionnements à la fois intimes et sociaux et transforment le thérapeute autant que son client.
"La Gestalt-thérapie aide à prendre conscience de la connexion entre vos comportements et le monde qui vous entoure : tout est lié !"
Stéphan Lert
D’où vient le genre ?
En quoi la connaissance de l’histoire des idées sur le genre (histoire, philosophie, sociologie) donne-t-elle des clés pour comprendre les questions de genre aujourd’hui ?
Du point de vue de l'histoire sociale, il est intéressant de souligner que le mouvement de contestation féministe coïncide avec la remise en cause de la pratique psychiatrique traditionnelle. Les travaux de Judith Butler, de Monique Wittig et bien sûr de Michel Foucault ont montré comment la pathologisation de l’orientation sexuelle et des questions de genre s'est élaborée. Il faut se souvenir que l'homosexualité a été classée comme maladie mentale jusqu’en 1973 !
Cette convergence entre ces deux mouvements majeurs d'émancipation est corolaire de l'émergence d'une forme humaniste de la thérapie, avec la prise en compte des facteurs sociaux dans la genèse des troubles mentaux : c'est l'ordre moral d'une époque qui détermine le "normal" et le "pathologique".
Pour la philosophe féministe Judith Butler, l'identité biologique, l'identité sexuelle et l'identité de genre ne sont pas corrélées : « cette distinction qui visait d’abord à réfuter l’idée de la biologie "comme destin" permet de soutenir que le genre est culturellement construit indépendamment de l’irréductibilité biologique attachée au sexe. Rien ne nous autorise à penser que les genres devraient s’en tenir au nombre de deux. »
De son côté, l'anthropologue Françoise Héritier a mis en lumière le sexisme de la binarité : elle constate à travers ses travaux sur le masculin et le féminin que l’exigence d’un positionnement homme-femme entraîne la soumission quasi-systématique de la féminité.
Et contre toute attente, dans le champ des neurosciences et de la biologie, les mêmes questions sont abordées : l’organisme est-il le produit de ce qui est en lui dès l’origine, est-il le déroulement de ses composantes internes ? Ou bien est-il le résultat de la façon dont son environnement extérieur le modèle ?
« Il n’y a pas de destin biologique, pas d’identité génétique mais une part significative de l’autre dans la construction de l’être au monde »
Edgardo Carosella & Thomas Pradeu
La question de la norme : des perspectives d’introspection pour le thérapeute
Pour accueillir le genre en cabinet, le thérapeute doit interroger ses propres représentations.
La sexothérapeute Tiphaine Besnard Santini souligne dans sa clinique de la sexualité : "ne pas plaquer notre vision du monde signifie s’interroger sur nos propres préjugés hétérocentrés ou cisnormés, sur nos propres rapports aux normes corporelles, sexuelles et de genre."
Connaître les éléments spécifiques de la vie des personnes non hétérosexuelles est un préalable pour offrir un accompagnement adapté, car la prise en compte des discriminations, du contexte du coming out, de l'éventuel rejet familial favorise la sortie d'une vision moralisatrice et normative. Pour elle, « cette résistance du milieu psy transforme bien souvent les thérapies contemporaines du sexuel en lieux de production et de reproduction de l’hétéronormativité. »
Il est donc indispensable que le thérapeute déconstruise ses propres représentations pour qu'il puisse entendre les approches les plus ténues ou les plus lointaines de ces sujets par son client.
« La parole du client n’émerge que lorsque les oreilles du thérapeute sont prêtes à la recevoir.»
Jean-François Gervet
Accueillir la question de genre : être ou exister ?
Pour Stephan Lert, la posture gestaltiste est très opérante pour favoriser la restauration d’une fluidité dans le contact des personnes minorisées avec leur environnement. Les 3 piliers de la Gestalt, l’époké (suspension du jugement), l’awareness (présence attentive) et l’accueil inconditionnel, sont en effet des leviers puissants pour favoriser l’exister.
Mais en quoi l'exister devrait-il primer sur l'être ? Dans un processus de transition de genre, le désir d'une nouvelle identité revient à la quête d'un état stable - stabilisé. Mais, s'interroge Stéphan Lert, la construction identitaire comme projet (par exemple être une femme, ne plus être un homme) ne peut-elle être considérée comme bloquante en ce qu'elle propose de rigidité, de rapport à la norme, de construction « trop parfaite » ?
D'un point de vue phénoménologique et existentialiste, le verbe « exister » est un processus constant de prise de contact avec l’environnement : je ne suis pas, j’adviens.
Bien sûr, cette perspective peut sembler contre-intuitive pour une personne qui cherche à opérer une transition de genre : or quitter un état (être homme) pour en atteindre un autre (devenir femme) peut se révéler être un obstacle à l’exister.
« La binarité et la demande constante que nous fait la société de nous identifier clairement et plutôt définitivement (notamment par le sexe) est une rigidité et une cause de perturbation du Self. »
Stephan Lert
L’angoisse de « l’entre deux », qui vient en miroir de l'angoisse de l'environnement face à la de la non-binarité, est l'expression de la difficulté d’ajustement de la personne en transition de genre. Face à cette demande de clarté (de fixité ?), la question fondamentale ne serait-elle pas plutôt : s'agit-il d'exister comme être humain ou d'être une femme ?
La notion de fluidité
La fluidité est un concept important en Gestalt. Il parle de la façon dont l'individu parvient à s'ajuster de manière créative aux situations qui adviennent.
Elle peut permettre d'aborder la question du genre comme une donnée souple ; elle peut aussi s'étendre et nourrir les réflexions autour d'autres sujets comme par exemple les âges de la vie : Sylvie Schoch de Neuforn l'exprime très bien en disant :
« Je revendique ma non-binarité. Non pas la non-binarité de genre, dont il est largement question actuellement, mais la non-binarité d’âge. Je déclare obsolète l’opposition arbitraire jeune/vieux. Je me sens jeune et vieille, et ni jeune ni vieille, (avec parfois une combinaison des deux, ou bien une alternance). »