Je n'ai pas le temps d'aller mal
La solitude du dirigeant entrepreneur n'est plus un secret. Pourtant, l'impact de la santé mentale de l'entrepreneur sur son projet, ses collaborateurs, sa structure est un tabou encore vigoureux. La crainte du jugement, l'isolement et surtout la culture de la performance freinent la parole et la prise de conscience.
Une étude publiée à l'été 2025 par l'Institut Choiseul vient soutenir et illustrer le propos du film de Charles Floc'h accessible en ligne ici.
La santé du dirigeant, premier capital immatériel de l'organisation
La vie d'entrepreneur est faite de nombreux yoyos émotionnels qui demandent beaucoup de résistance. Les sources de stress sont nombreuses et bien connues : délégation difficile, surcharge de travail, pression financière, conflits relationnels...
Et si la majorité des dirigeants reconnaît l'importance de l'enjeu, les dispositifs de soutien sont presque absents dans les TPE/PME et inexistants dans les structures associatives.
La santé mentale du dirigeant a une influence directe sur la santé de son organisation. Pourtant, la charge mentale liée à la gestion des situations complexes reste la plupart du temps invisible. Plus de 3 dirigeants sur 4 interrogés par l'Institut Choisel (panel de 670 personnes) déclarent ressentir des symptômes de stress au moins une fois par semaine, avec une tension accrue dans les petites structures. Et cette tension s'exprime non seulement en période de travail, mais aussi dans les temps de repos.
La pression est multifactorielle, mais c'est bien la charge de travail et la question de la priorisation des tâches qui arrivent loin devant les autres sources de stress (décisions complexes, incertitudes stratégiques, risques financiers, relations humaines). Et puisque les rythmes de travail sont particulièrement intenses (40% travaillent entre 51 et 60 heures par semaine), la récupération physique et mentale est compromise : seuls 6% déclarent dormir suffisamment.
Malgré les connaissances actuelles en neuroscience et en psychologie des effets délétères d'un sommeil insuffisant, le temps de repos devient très vite la variable d'ajustement de l'activité professionnelle. En miroir, il n'est donc pas surprenant de constater que 64% des répondants ne consacrent pas autant de temps qu'ils le souhaiteraient à leurs activités personnelles.
"Le temps, on ne l'a pas. Il faut le prendre."
Les représentations liées à la figure de l'entrepreneur
Guerrier, leader, chef de file... La perception du chef d'entreprise invulnérable est largement entretenue par l'entourage professionnel et personnel. Il y a une véritable injonction sociale à l'infaillibilité intériorisée.
Parler de ses difficultés est particulièrement difficile : 64% des personnes interrogées par l'Institut Choiseul estiment même qu'il serait mal vu de leur environnement qu'elles consultent un psychologue.
Si les proches sont les premiers soutiens en cas de difficultés, les pairs viennent en 2ème position, alors que l'appui sur les équipes vient seulement en dernier : le patron a une forme de réserve à partager ses vulnérabilités en interne, ce qui accentue encore le possible sentiment d'isolement et entretient le tabou. Un chef qui va mal pourrait être moins légitime à tenir sa place, il pourrait même ternir les chances de réussite de toute la structure.
Parler, c'est alarmer.
Les petites et très petites entreprises constituent un terrain de vulnérabilité spécifique en raison de plusieurs facteurs : la petitesse des effectifs induit une forte confusion entre les sphères personnelles et professionnelles et un cumul de responsabilités. La culture du sur-engagement entretenue par tout le système favorise en outre l'impossibilité du retrait temporaire qui n'est généralement pas prévu dans les fonctionnements organisationnels (délégation impossible).
Inutile de souligner que les femmes en responsabilité subissent une charge mentale supérieure à celle de leurs homologues masculins.
Quand la question du sens surgit
Face à la charge énorme et aux tâches complexes, la perte de sens, d'ambition ou d'envie peut faire son apparition.
"La flamme s'éteint. Et quand la flamme s'éteint, le bonhomme aussi - et la motivation avec."
La tension entre la dynamique de projet et les contraintes génère du stress et favorise l'épuisement physique et mental. Le système d'engrenage infernal et pernicieux de l'épuisement repose d'abord sur la minimisation : ça ira mieux plus tard, c'est transitoire... Lorsque les signaux apparaissent en pleine lumière, les seuils limites ont bien souvent été dépassés depuis un moment déjà.
Le corps puise dans ses ressources, mais un jour il peut s'arrêter. Burn out, diabète, AVC... Les conséquences physiques et mentales sont redoutables. Le travail peut être source de santé parce qu'il donne un rôle social, des objectifs, il met en relation. Il devrait rester une démarche libre, consciente de recherche d'équilibre. S'il est placé de manière centrale et qu'il utilise toutes les ressources de l'individu, il ne reste que peu de marge d'action lorsqu'un accident de la vie survient (évènement affectif, maladie...).
La prévention, nerf de la guerre
L'hygiène de vie, carburant de l'entrepreneur ? Parmi les sources de bien-être importantes, la marche semble être particulièrement adaptée. Plus simple à mettre en oeuvre de manière quotidienne qu'une activité sportive, la marche permet aussi de prendre du recul, de déconnecter, de réfléchir à des solutions créatives aux problèmes qui se présentent.
Faire des pauses, manger correctement, écouter son rythme biologique en pratiquant la sieste... sont autant de temps de récupération indispensables au corps et au moral. La présence pleine et totale aux activités extra-professionnelles, la disponibilité complète aux proches et aux amis, contribuent aussi bien sûr à cet équilibre.
Les entrepreneurs sont des athlètes - leur santé mentale est la clé.
À l'échelle individuelle, les mesures sont assez simples et évidentes : pratiquer une activité physique comme régulateur de stress, pour favoriser le recentrage et diminuer la charge mentale ; recourir à des professionnels de l'écoute ; reconfigurer le rapport au temps avec une pratique de digital detox.
À l'échelle de l'organisation, la santé mentale de chacun peut devenir un enjeu positif de gouvernance : mise en place de dispositifs accessibles d'écoute ; encouragement à la délégation réelle ; formation des collaborateurs à l'écoute active et à la détection des signaux faibles ; favoriser l'évolution des représentation du leadership vers des postures plus humanistes.
À l'échelle de la société, la santé mentale est un enjeu collectif qui doit être déstigmatisé grâce à des actions de sensibilisation et de formation ; la mise en place de dispositif de répit et de collectifs de pairs peut permettre de produire des rapports extra-financiers, facteurs de confiance essentiels dans et hors des organisations.