La Femme qui fuit
Suzanne Meloche est en fuite. À sa mort, sa petite fille Anaïs tente de recomposer le récit de vie de cette inconnue qui, après une vie d'errance, confie par testament son peu de biens à sa descendance fracassée et en quête de sens.
Suzanne Meloche est en fuite. À sa mort, sa petite fille Anaïs tente de recomposer le récit de vie de cette inconnue qui, après une vie d'errance, confie par testament son peu de biens à sa descendance fracassée et en quête de sens.
Des lettres, des livres, de menus objets donnent un peu d'épaisseur à ce personnage qu'Anaïs déteste. La douleur de sa mère Mousse, abandonnée avec son frère François par leurs parents Suzanne et Marcel au milieu des années 50, s'est transmise comme une onde à travers le temps et les générations.
"Les morts, c'est nous. C'est bien certain, il y a là un lien mystérieux qui fait que notre vie s'alimente de la leur."
George Sand
L'enquête d'Anaïs se déroule grâce aux récits de proches retrouvés par une détective privée, mais aussi grâce aux archives, textes, oeuvres artistiques, photographies, correspondances... Il y a beaucoup de matériau parce que Suzanne Meloche et Marcel Barbeau sont des membres du groupe des Automatistes, composé de jeunes artistes qui dynamitent en 1948 le Québec de la Grande Noirceur avec leur manifeste du Refus Global.
Ils ont ouvert les portes de la modernité artistique et culturelle de cette province du Canada alors gouvernée par l'Eglise et des partis rétrogrades.
Le récit d'Anaïs Barbeau est sans fioriture, direct, incisif. La narration se déroule à la deuxième personne et dessine, en face du "tu", le "je" : Anaïs, l'autrice, ou nous-mêmes, lectrice ou lecteur, qui ne manquent pas de succomber au mystère de cette personnalité hors-norme.
La Suzanne ainsi dévoilée est "quelqu'un" dès son plus jeune âge. Issue d'un milieu pauvre de l'Ottawais, elle traverse la vie à pleines dents, quitte beaucoup, dévore l'intensité de chaque instant, se consume. Elle vibre à chaque découverte, transgresse et se perd parfois. À Montréal, la rencontre avec ses compagnons de liberté lui ouvre les portes de toutes les cages : la religion, la morale, les dogmes explosent à coup de peinture, théâtre, design, écriture... pour laisser place à la spontanéité, l'amour, la simplicité.
Ces artistes payent cher leurs dissidences : l'extrême pauvreté, la prison, la solitude psychologique, l'absence de reconnaissance.
Mais ils prennent à coeur la responsabilité de l'artiste à faire épanouir ses talents.
Suzanne s'éprend de Marcel et deux enfants naissent de cette union hors cadre. Marcel court, de New York à Montréal, pour peindre, exposer, rencontrer, pendant que Suzanne accouche, s'occupe des petits, sans le sou. Elle s'improvise agent artistique de Marcel.
La domination éternelle la rattrape.
Mais au bout de trois ans, la nécessité féroce de vivre et de jouir la submerge froidement.
Marcel et Suzanne déposent ensemble les enfants dans une "garderie" de campagne et Suzanne part. Seule. Avec une question :
"Me découvrirai-je dans la clameur de ma pensée ?"
Les enfants abandonnés de Suzanne et Marcel sont Mousse Barbeau (mère d'Anaïs Barbeau-Lavalette) et François Barbeau. Devenue adulte, Mousse a créé une tribu unie et forte autour d'elle en guise d'antidote, tandis que François, schizophrène, est devenu errant.
Ruptures, abandons, internements, exils... Les enfants du Refus global témoignent tous de la radicalité de leurs enfances, comme une transposition de toutes les ruptures opérées par leurs parents. "Ne te centre pas sur tes désirs d'enfant !" lance Marcel Barbeau à sa fille face caméra, alors qu'elle interroge la conscience de ces pères et de ces mères d'imposer tant de sacrifices à leurs enfants.
"Les signataires du Refus global, en jouant parfois leur vie et celle de ceux qu'ils aimaient, ont dynamité un avenir bouché et nous ont légué la liberté, la fragilité et la force".
Mousse Barbeau