La Moindre des choses
@Les films du Losange
Quel magnifique moment passé à regarder La Moindre des choses de Nicolas Philibert ! L'oeil de la caméra nous place au coeur de l'huis clos de la Clinique La Borde, où tout au long d'un été, les résidents de cette maison psychiatrique préparent une représentation théâtrale.
Rien d'intrusif, pas de voix off, juste un regard qui pourrait être le nôtre sur ce monde de fous dont Nicolas Philibert raconte ceci :
"À l'origine, plusieurs personnes m'ont suggéré d'aller à La Borde. J'avais souvent entendu parler de cette institution si fréquemment assimilée - à tort - au courant anti-psychiatrique, et néanmoins fondée sur une approche très singulière de la folie ; mais jusque-là je n'avais jamais eu la moindre envie de tourner dans le milieu psychiatrique, et il m'a fallu des mois avant de me décider à y aller : la perspective de me confronter au monde des fous m'effrayait, et je ne voyais pas comment faire un film dans un endroit pareil sans être intrusif. Après tout, les gens qui sont là y sont venus pour qu'on leur fiche la paix ! [...]
"Dès ma première visite, pourtant, j'ai été frappé par l'ambiance qui émane de ce drôle de château perdu au milieu des bois : cet effort d'accueil, de respect envers chacun..."
[...] Et puis curieusement, au cours des visites suivantes, alors que je réaffirmais mes réticences, des pensionnaires et des soignants se sont mis à m'encourager. Si j'avais de tels scrupules, pensait-on, c'était bon signe... À leurs yeux, les questions que je me posais appelaient des réponses beaucoup plus nuancées. Il ne fallait pas croire, disaient eux-mêmes certains pensionnaires, que sous prétexte qu'ils sont atteints de troubles psychiques ou de maladie mentale, ils se laisseraient instrumentaliser par la caméra !"
Comment le choix de la metteur en scène Marie Leydier, comédienne et soignante à La Borde, s'est porté sur la pièce Opérette, de Witold Gombrowicz pour la présenter devant les familles des résidents ? C'est un mystère non élucidé par le documentaire qui ne donne pas d'interprétation. Mais comme Nicolas Philibert le dit, le caractère exubérant du texte résonne avec la réalité extravagante de ce lieu.
Witold Gombrowicz indique dans Testament. Entretiens avec Dominique de Roux, certains fondements secrets de son œuvre : « Moi, anormal, tordu, dégénéré, abominable et solitaire rasant les murs [...] d’où pouvait donc venir cette dissolution intérieure qui faisait de moi, garçon plutôt rieur, un disgracié ami de toutes les aberrations de l’existence ? »
Witold Gombrowicz considérait Opérette d’abord comme une pièce de théâtre, parodie de la forme de l’opérette et ne souhaitait pas joindre une partition musicale définitive. Les metteurs en scène ont donc la liberté d’utiliser la musique de leur choix, des airs traditionnels d’opérette ou alors des partitions originales commandées spécialement pour leur spectacle.
Et l'on voit dans le film de Nicolas Philibert des musiciens, des comédiens, des animateurs tisser par fragments les éléments du spectacle de manière totalement libre et dans une collaboration totale avec les résidents.
Le croisement offert au spectateur entre l'oeil filmique de Nicolas Philibert et le projet de la Clinique La Borde est fertile. On y comprend la lutte contre la ségrégation asilaire de Jean Oury, que l'on peut voir quelques instants à l'écran, et la mise en oeuvre de ce mouvement d'humanisation de la psychiatrie et de transformation profonde de l'Hôpital où la psychanalyse joue un rôle décisif dans l'élaboration d'une clinique des psychoses, ainsi que dans l'approche du sujet, de son vécu et de son histoire.
"C'est vous qui m'avez rendu malade", dit Michel en fin de film, "la société en général, je n'ai pas peur des mots. Et maintenant, je vais mieux grâce à la société aussi".
"Ici on ne se sent pas exactement materné, mais protégé de l'extérieur, oui."
"On est entre nous. Et vous, vous êtes entre nous aussi, maintenant".