Type d'entrée
Livre

Lettres parisiennes. Histoires d'exil

Source
Correspondance de Leïla Sebbar et Nancy Huston

Ce livre est un recueil de correspondance entre deux femmes de lettres paru en 1986. Les récits autobiographiques et la vie quotidienne se mêlent et, par ce dévoilement, Leïla et Nancy s'attachent l'une à l'autre à travers une analyse respective et réciproque. Un trésor pour qui voudrait tenter d'approcher l'exilé.e en soi.

Entre 1983 et 1985, Nancy Huston et Leïla Sebbar s'écrivent pour tenter de sonder leur rapport à l'exil. Engagées en littérature et dans le mouvement féministe, Nancy et Leïla se sont connues en 1976 à travers l'activité littéraire de la revue Sorcières puis dans le journal militant Histoire d'elles. Elles se racontent à travers leurs conquêtes et leurs défis : leur enfance ailleurs, leur indépendance de femme, l'écriture, la maternité, leur altérité intérieure, leur identité qu'elles façonnent à tâtons dans l'exil.

L'exil n'est pas un état, c'est un processus, un sentiment d'appartenance et, conjointement, de sensation de perte. 

De thème en thème, les deux femmes rendent perceptible ce processus : de l'espace urbain à l'espace familial, de souvenirs d'école aux vacances, du mariage et de la maternité aux retours, possibles ou impossibles, vers les origines. 

L'authenticité de cette enquête la rend passionnante. Les réflexions de l'une nourrissent l'autre, sans comparaison ni surenchère, et leurs échanges sont tissés d'apports personnels, sociologiques, historiques, psychologiques... Un trésor pour qui voudrait tenter d'approcher l'exilé.e en soi.

Leïla est franco-algérienne. "Mon père arabe, ma mère française ; mon père musulman, ma mère chrétienne ; mon père citadin d'une ville maritime, ma mère terrienne de l'intérieur de la France... Je me tiens au croisement, en déséquilibre constant, par peur de la folie et du reniement si je suis de ce côté-ci ou de ce côté-là. Alors je suis au bord de chacun de ces bords..."
À cause de son nom exotique (Leïla Sebbar signifie Nuit Patiente) et de son physique méditerranéen, on pense d'elle qu'elle n'est "que" nord-africaine. Mais parce qu'elle ne parle pas l'arabe et ne connaît que l'Algérie française, elle se perçoit souvent dans l'imposture, l'usurpation. Pour chercher en elle les contours de son identité propre, Leïla écrit toujours dans des lieux publics et fréquente par bravade les bars parisiens des immigrés maghrébins : elle cherche ce que la lie et la différencie de ces hommes et de ces femmes qu'elle observe. 

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Manuscrit Leila Sebbar
Crédits

@Leila Sebbar

Son père algérien était instituteur : déjà en exil intérieur dans l'école et la langue françaises, avec une femme française et des enfants français né dans l'Algérie coloniale, il a été incarcéré pendant la guerre par la France dans son pays natal. Sa mère était elle-même en rupture avec sa famille pour avoir suivi son amoureux arabe dans ce pays "de barbares et de cactus." 
En ayant grandi à l'écart des trois communautés qui composent l'Algérie musulmane, chrétienne et juive, Leïla se sent "croisée". 
Sa fascination d'adulte va aux femmes aventurières, guerrières, libres qui transcendent les genres et les frontières : Isabelle Eberhart surtout, mais aussi Alexandra David-Neel ou encore Poolhan Devi.

Nancy est originaire du Canada anglophone, et s'est installée en France pour devenir vraiment elle-même, croit-elle. Elle investit le français comme langue d'étude et d'écriture. Elle écrit dans un studio caché dans le Marais, à l'écart de sa vie familiale, son lieu à elle. Pourtant, "au bout de dix années de vie à l'étranger, loin d'être devenue "parfaitement bilingue", [elle se sent] doublement mi-lingue, ce qui n'est pas très loin d'être analphabète.
La tristesse d'avoir été "abandonnée" dès 6 ans par sa mère l'a conduite à son tour à abandonner les autres avec une régularité implacable, jusqu'à l'Abandon par excellence, celui de son pays et de sa langue maternels, qui allait lui suffire pendant longtemps, peut-être pour le reste de sa vie ?
Au fil des échanges avec Leïla, elle se demande : "Comment ai-je pu penser que mon choix de vivre à l'étranger avait des raisons contingentes, superficielles ?
En essayant de parler anglais à sa fille pour la première fois, elle entend résonner la voix de sa propre mère et c'est insupportable. Nancy réalise : "les enfants, comme les livres, je ne peux les faire que dans une langue non-maternelle"

"Dans cette correspondance, nous n'avons rien à prouver mais beaucoup à trouver," formule Leïla au bout d'un an. 

Leïla est confrontée au silence de ses parents sur leur conscience d'eux-mêmes. En particulier au moment où la maladie de son père éveille chez elle la peur de la perte définitive, du tarissement de la source, elle réalise : la langue française ne serait rien pour Leïla sans "l'aventure croisée, amoureuse de mon père et de ma mère, de l'Algérie et de la France liées dans l'occupation, la guerre, le travail de colonisation et de libération".

Nancy est traversée d'une autre manière par cette exploration à deux voix. Après les années d'oubli et de table-rase, grisée par toutes les découvertes politiques, culturelles et linguistiques de son pays d'adoption, elle comprend finalement ce qui lui manquera toujours : "le goût de l'intimité" de sa famille. Leur père était homme de confession : "non pas au sens religieux du terme - non -, pour lui, dans les discussions, chacun devait se chercher, aller toujours plus loin dans la découverte et la révélation de soi. Parler, c'était une manière d'apprendre à connaître à la fois ses propres sentiments et ceux de l'autre.
Elle sent que son mi-linguisme est devenu un obstacle à cet art de la conversation ("le mot est beau : il vient de vivre avec" écrit-elle).

La correspondance débutée avec une lettre de Leïla en 1985 s'interrompt 18 mois plus tard sur des propos de Nancy qui tente de conclure : "[Notre] exil n'est que le fantasme qui nous permet de fonctionner, et notamment d'écrire [...]. Un fantôme. C'est-à-dire : un mort qu'on a eu besoin de ressusciter afin de l'interroger, de l'ausculter... Notre correspondance ne serait-elle pas, en quelque sorte, l'autopsie de ce cadavre ? [...] Parce que très certainement nous avons toujours connu ce sentiment auquel nous avons donné le nom d'exil. Le sentiment d'être dedans/dehors, d'appartenir sans appartenir."